#8 - Java, à la découverte du Kawah Ijen et de ses mineurs de soufre.

Bali c'est l'Indonésie. L'Indonésie c'est Bali mais pas que... A quelques kilomètres de Bali, Java et le volcan Kawah Ijen. Au-delà des panoramas majestueux qu'il offre, c'est au travers des conditions de travail des mineurs de soufre, parmi les plus dures au monde, que le Kawah Ijen a acquis sa réputation d'enfer terrestre. C'est lors de cette ascension, dans la nuit noire de Java, que nous avons fait la plus belle et émouvante rencontre de notre voyage.

Kawah Ijen, une ascension éprouvante.

Après l'expérience volcanique de Tenerife et du volcan El Teide, il était inenvisageable d'aller fouler cette terre de la ceinture de feu du Pacifique et de ne pas partir à l'assaut d'au moins un des plus grands volcans de cette partie du globe, C'est la raison pour laquelle un détour par l'île de Java s'est rapidement imposé pour aller découvrir le Kawah Ijen qui promettait déjà d'être aussi fascinant qu'éprouvant. Pour atteindre son sommet, son cratère et la mine de soufre exploitée en son sein, nous savions qu'il faudrait nous mesurer à ses pentes impitoyables. Une ascension nocturne nous assurait également de découvrir les flammes bleues du volcan et de profiter d'un lever du soleil depuis son sommet. L'expérience serait forte quoiqu'il advienne. 

Il est donc minuit lorsque nous nous réveillions d'une (très) courte nuit. Nous quittons notre hébergement de Banyuwangi, ville située aux pieds du Kawah Ijen, pour rejoindre les cabanons qui marquent le départ de notre ascension et le calvaire quotidien des mineurs. Près de 2h de marche nous attendent alors pour atteindre le sommet. Largement équipés d'une petite lampe frontale et d'une toute aussi petite lampe torche nous débutons l'ascension sur le chemin de l'enfer. Rapidement, la pente se raidit, les pas ralentissent, les gouttes de sueurs perlent sur les fronts. Le chemin est raide, glissant, rocailleux, escarpé.

Légers nous avançons plus rapidement que les mineurs que nous rencontrons au fur et à mesure de l'ascension. Dans leur labeur quotidien, tous tractent de petits chariots de fortune destinés au transport des 6 tonnes de soufre produits par le volcan que ces 250 travailleurs de l'enfer réussissent à extraire chaque jour. Logiquement, nous les rattrapons donc les uns après les autres. C'est donc dans ce contexte, toujours dans la nuit noire de Java, toujours sur ces pentes acerbes et agressives, que nous continuons notre ascension et que nous rencontrons Muliyono qui fera de ce périple un moment unique.

Muliyono, 22 ans, mineur de soufre et déjà 4 ans de calvaire.

Notre périple a débuté depuis environ 1h lorsque nous rencontrons un petit groupe de mineurs. Nous ne savons alors ni combien ils sont, ni même combien ils peuvent être. A la lueur de nos faibles lumières que nous orientons vers eux, nous découvrons qu'ils sont 3, jeunes, frêles et plutôt petits. Nous engageons la conversation par quelques mots d'anglais. Nous ignorons alors que nous venons de faire la rencontre de Muliyono, jeune mineur javanais de 22 ans qui nous accompagnera pour le reste de l’ascension et nous fera vivre si intensément l'expérience Kawah Ijen.

Les premiers échanges sont logiquement très formels. Nous échangeons nos prénoms, nos âges, ils nous questionnent sur notre pays d'origine. Ces rapides présentations effectuées, seul reste avec nous Muliyono avec qui nous avons plus directement échangé ces quelques mots. Nous discutons de la première moitié de l'ascension qu'il devine éprouvante à l'entente de mon souffle tout juste retrouvé. Humbles, nous confessons nos difficultés à suivre la route qu'il empreinte 6 jours sur 7. Il sourit mais plus humble encore, ne relève pas. Nous reprenons notre marche vers le sommet, cette fois-ci en sa compagnie.

Il nous pose toute une série de questions sur le chemin qui nous amène jusqu'à lui : depuis combien de temps nous sommes à Java, d'où nous venons, combien de temps nous restons ici et où nous allons. Il m'avoue, avec un peu de honte, être mineur ici depuis déjà 4 ans et descendre dans le cratère 2 fois par jour. Quatre années à réaliser ce travail de forçat ont déjà suffi à marquer le corps de cet homme. Plutôt petit donc, il ne mesure pas plus d' 1m60. Frêle, maigre, il ne pèse pas plus de 55 kg. Pourtant, son apparence lui donne déjà bien plus que ses 22 ans. Son visage fin, anguleux et taillé à coups de serpe, est marqué par la rudesse de sa vie. Ses yeux sont jaunis, jaunâtres. Faut-il y voir la marque du soufre qu'il respire ? Ses mains sont musclées, puissantes et fortes mais elles portent elles aussi la marque du martyr qu'il endure. Elles sont abîmées. Elles sont brûlées. Elles sont cicatrisées. Elles restent blessées ; au moins autant que l'ego de cet homme qui ne semble avoir que si peu de considération pour lui-même. Pourtant et en quelques minutes seulement, je sais qu'il est un homme grand, ou plutôt un grand homme. Sans parole inutile, chacune des phrases qu'il prononce nous apprend de l'homme qu'il est.

Nous parlons ensuite de nos vies. Il nous confie alors être père d'un petit garçon de 2 ans. Sa paternité le pousse à conserver ce travail qui lui permet d'offrir une meilleure qualité de vie à sa famille. En effet, nous apprenons que ce travail d'esclave contemporain permet aux mineurs de gagner entre 40% et le double du salaire moyen javanais. C'est donc une opportunité importante pour chacun d'entre eux d'améliorer la vie de leur famille quand ils ne peuvent prétendre à des emplois qualifiés mieux rémunérés. Cependant, la nature même de ce travail et les conditions dans lesquelles ils le réalisent les tuent un peu plus chaque jour. La toxicité des substances auxquelles ils sont exposés réduisent leur espérance de vie à guère plus de 45 ans. Chaque nuit, chaque matin, sur ces pentes raides se joue le drame du Kawah Ijen, où chaque mineur vient perdre sa vie à la gagner.

La découverte d'un sommet dantesque.

La seconde moitié de l'ascension passe bien plus vite que la première puisque c'est tout en avançant que nous apprenons de la vie de Muliyono et qu'il nous questionne encore un peu plus sur la notre. Sommes-nous mariés ? Il s'étonne que nous le soyons pas à 27 ans. Avons-nous des enfants ? Il s'étonne tout autant que nous n'en ayons pas. En 1h d'ascension partagée, nous échangeons sur de nombreux sujets de nos vies. Nos balbutiements respectifs d'anglais, et parfois quelques mimes, se révèlent suffisants pour se comprendre, et communiquer. C'est là l'essentiel. Après 2h de marche, d'acharnement parfois, et de lutte toujours, nous arrivons au sommet.

Muliyono nous propose de le suivre jusqu'au cratère du volcan. Bien évidemment nous acceptons sa proposition et débutons la descente vers ce cœur qui nous hypnotise déjà. Prudent, vigilant et bienveillant, Muliyono descend, passe devant et tend sa main vers une autre féminine dès lors que l'instabilité et la difficulté du chemin sont susceptibles d'occasionner chutes ou pertes d'équilibre. Nous avançons donc sereinement vers les fumées qui s'extraient des naseaux du Kawah Ijen. Pour se protéger de leur toxicité, Muliyono nous demande de mettre n'importe quel linge que nous possédons dans notre bouche et nous indique de ne respirer que par elle. Une simple écharpe fera l'affaire. Arrivés au cœur du cratère, les flammes bleues attendues m'apparaissent bien fades tant je suis obnubilé par l'acharnement des mineurs à frapper le minerai. Muliyono dispose son butin dans deux paniers qu'il équilibrera sur son dos. Chacun de ces mineurs remonte habituellement environ 80 à 90 kg d'or jaune lorsqu'ils en pèsent tous à peine plus de 60. De nouveau attentionné à ce que la main féminine qu'il a accompagné à descendre remonte sans encombre, et pour l'assister dans les passages difficiles, il fait le choix d'alléger son fardeau. Il ne prend cette fois-ci "que" 55 kg. Muliyono nous ouvre le chemin, s'assure de notre sécurité dans cette remontée toute aussi périlleuse que fut la descente. Je lui propose de prendre à mon tour sa cargaison. Il accepte volontiers tout en esquissant un léger sourire rempli de doute sur ma capacité à le remplacer. Rapidement, précisément lorsqu'il fini de lâcher l'attirail qu'il dépose sur mon dos, je me rend compte que je ne ferai pas plus de quelques dizaines de mètres lesté ainsi tant j'ai sous évalué le poids du chargement. Admiratif encore un peu plus, je lui redonne bien honteusement.

Le soleil se levant sur cet espace chaotique, le Kawah Ijen s'offre pleinement à nos yeux. Nous visualisons pour la première fois le lac d'acide situé au fond du cratère. Le Kawah Ijen ou "cratère vert" tient son nom de la couleur verte de ce lac d'acide qui est à la fois le plus grand et le plus acide au monde. Le paysage lunaire qui se découvre en fait un site littéralement extra-ordinaire. Fier de ce qu'il nous permet de voir, son sourire indique qu'il semble ne jamais pouvoir se lasser de cette vue exceptionnelle, à mille lieues pourtant de l'enfer qui l'amène sur ce site chaque jour. Malgré tout ce que nous venons d'apprendre sur lui, sur sa vie, il nous assure être heureux : sa famille est en bonne santé, il a un toit pour les protéger et ont tous de quoi manger chaque jour. Difficile de ne pas remettre en question nos modes de vie occidentaux.

La fraternité comme meilleur souvenir.

Nous tournons les talons à ces paysages somptueux. Cette ascension est terminée. Il nous reste 1h30 heures de marche pour redescendre jusqu'au checkpoint de départ. Ce n'est plus qu'un détail par rapport à ce que nous venons de faire et de vivre. Avant cela donc, il nous faut dire au revoir à Muliyono, le remercier pour ce qu'il nous a permis de vivre : grâce à lui et en sa compagnie, en quelques heures bien trop courtes. Pour le manque à gagner occasionné, pour son temps qu'il a décidé de nous offrir, nous ne pouvons partir sans lui offrir un peu d'argent. Pas complètement naïf et quelque soit sa générosité naturelle, je me doute que son action peut être guidée par la perspective de quelques roupies gagnées bien plus facilement qu'en portant des kilos de soufre. Il le refusera. Devant notre insistance, il l'acceptera finalement en nous indiquant qu'il le mettra de côté pour son fils. Ces quelques mots seront le point d'orgue de cette belle et émouvante rencontre qui restera la plus belle de ce voyage. Peut-être l'a t'il fait pour l'argent. Sans doute sont-ils nombreux à le faire. Qui pourrait leur en vouloir ? Qui oserait même leur en vouloir quand le selfie rapporte plus qu'un kilo de soufre ? Je reste malgré tout persuadé que ce moment était un de ces instants vrais que l'ont peut encore partager avec Autrui. Et si tel n'était pas le cas, Muliyono aurait au moins réussit à m'en convaincre, et rien que pour cela je l'en remercierai. Encore maintenant et je pense pendant encore longtemps, à la sonorité des mots "Kawah Ijen" apparaîtra d'abord son visage d'homme ... heureux.

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Commentaires: 1
  • #1

    Laurane (mercredi, 12 octobre 2016 22:43)

    C'est émouvant. Et même si je connaissais déjà l'histoire et la photo de Muliyono, je n'avais pas envie que l'article se termine. Quelle belle plume.

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